Le lit

(…)

Les yeux ne sont pas encore ouverts, on ne sait pas si le jour se pointe, ou si on devrait encore dormir. On n’a pas mis de réveil et on devine pourtant qu’on est en avance, qu’on dispose d’un temps immense que personne ne nous impose de remplir. On sait que ce matin encore on ne sert à rien. Ce n’est pas la première pensée mais la première torpeur qui nous conduit tout droit sur ce terrain en friche. Dehors, l’hiver.

On sait quel jour et parfois même quelle heure, : elle est toujours trop tôt. Parfois on est dévalisé par ce réveil précoce. Comme pris au dépourvu, nu, incapable de faire fonctionner aucune défense, c’est le désespoir à toute allure qui accomplit sa danse de nuit. On tourne sur le côté, on se blottit un peu appelant un sommeil imaginaire. Des visages, des angoisses du fond des temps s’installent dans ce repère de notre conscience que le sommeil enfui a laissé vide, vide de sens. Leur sale danse chaparde les élans, les croyances, il n’y plus qu’un passé biscornu, que le temps effiloche, auquel on accorde tout crédit (…)

Marion Bonneau