L’eau et la lumière

L’Eau et la lumière

« L’eau c’est la pluie qui gonfle. Quand elle devient rivière, on la dresse à passer dans les tuyaux et à se jeter dans l’évier. La lumière, ce sont des petits morceaux de soleil qui traversent les filaments dans l’ampoule. Ça les rougit et ça écarquille l’espace tout autour. On y voit comme en plein jour. »

En bas les gens s’affairent. Précipitations, accélérations, freinages, interpellations, rires, dos tournés, épaules cognées, rires…

Le cortège musical vient de passer. Il repassera tout à l’heure en sens inverse avec les invités officiels qu’il est allé accueillir à la gare de Long-Catelet.

La locomotive a sifflé : « Jules ! ». Mais Jules n’a pas répondu.

S’est souvenu qu’il avait laissé filer l’heure du déjeuner. N’a pas bougé de derrière les carreaux, nez contre vitre. Buée.

« L’eau c’est la pluie qui devient rivière et qu’on dresse à se jeter dans l’évier. La lumière, des petits morceaux de soleil… »

La vieille du bout du village, qui balaie les courants d’air sur le pas de sa porte, l’a chuchoté à Jules. Et le maître a dit la chance qu’ils avaient de vivre dans le premier village du canton – et peut-être même du monde entier- à recevoir en grande pompe la lumière et l’eau à la maison.

Il a même écrit au tableau le drôle de nom de la fête qui serait donnée en l’honneur de cette chance: « Inauguration ».

Jules a encore peiné à le déchiffrer. Les lettres dansent pour l’énerver. Dès qu’il pose son regard dessus, elles s’agitent, se tordent de rire. Parfois, elles font semblant de rester immobiles et quand Jules commence à les reconnaître, elles reprennent leur gigue, lui donnent le vertige. Jules s’énerve et une autre danse commence : celle des allers-retours de Jules et de son bonnet d’âne au fond de la classe près du poêle qui sent la tourbe.

« Tu recopieras cent fois le mot « inauguration » ».

Jules ne compte plus le nombre de fois où il a surpris ce mot dans les conversations au village. Il s’est immiscé partout déclenchant palabres et conciliabules.

Il est même devenu une nouvelle mesure du temps : « J’irai en ville après l’inauguration. » ou « Je vais m’en occuper avant l’inauguration. » Ou encore, « Oh, pas avant l’inauguration ! » Même Jules s’est risqué à le prononcer une ou deux fois pour en tester le goût : bout des lèvres et petit doigt levé. Un air de robe du dimanche et un parfum de « Comment allez-vous très cher ? » trop lourd et trop poivré.

Très peu pour Jules qui a fini par dire : « Pour l’inauguration, je resterai à la maison. »

Marion Bonneau

2010, commande du Pays des Trois Vallées. Inspiré de la centrale hydro-électrique de Long, aujourd’hui transformée en musée.