Le Scardon à Thuison

Sûr de son enfance

Tourbillon inépuisable

Quelques mètres carrés liquides

D’un confondant attachement

Offert

Aux mouvements du pinceau

Une concentration de sensations qui font mouche

Et rejoignent un coin de ce ciel bleu épanché, vertical

Par delà les anges

Une enfance d’encre

Inépuisable

Infatigable à l’évocation

Elle s’éveille, et s’écoule

Se délie, se délaie

Et les mots chuchotés au creux de ce vallon où les rêves se sont échoués, par tous les temps

Le nom revient

Certitude

Joie qui tourbillonne dans ce dégradé bleu

Vue imprenable sur le ruisseau des premiers ans

Des figures à jamais demeurés secrètes

Et des voix desquelles puiser et épuiser des bleus, des verts, des rouges.

Un jour, je me promène auprès de celle qui avec vos œuvres a adopté l’enfance. Une femme aux doubles souvenirs. Elle en connaît jusqu’au nom.

Sa voix est accentuée pareille à la vôtre et son regard, un trouble.

Elle me dit l’erreur du nom. Ce n’est pas le Scardon.

L’enfance n’est pas l’enfance.

Le Scardon est le Novion.

Quelle belle erreur.

Les réminiscences sont le tourbillon de sensations qui reste même celles que l’oreille a entendu.

C’est au bord de ce ruisseau que votre enfance a guetté des horizons, engrangé des sensations de toute espèce. Vous y revenez comme on retourne à la source.

Ce n’était pas le Scardon.

Ce n’était pas ce nom.

Déjà le ruisseau se dénature.

Ne pas revenir sur le nom.

Ce serait une trahison ;

Il me pourrait plus regarder l’œuvre.

Et pourtant si on cherche le Scardon tout en bas de la propriété de Thuison, on trouvela Novion.

Et pourtant si on cherche le Scardon à cet endroit, on ne le trouvera pas.

Il aurait aimé dire le vrai nom. Attribuer à la toile la vérité du souvenir accolé à ces courbes.

L’obscurité, la lumière.

La source dont il est question.

Si ce n’est pas le vrai nom, est-ce lui ?

Est-ce lui qui peint ?

Ces souvenirs qui lui donne l’élan sur la toile, le ruisseau dont il est question, celui blotti au creux de son enfance…

Cette émotion bleu-vert qu’il lui adjoint. A moins qu’il confonde.

La fille parle aussi de cette présence partout du bleu, de ces sources proches, qui portent le nom de la couleur et qui macule d’un bleu saisissant la roche profonde. Elle dit « Il n’a pas pu ne pas les voir. »

Il n’en parle jamais, dit-elle. Avec elle ne l’a jamais évoqué.

Et peut-être qu’au fond, ces sources sont pour lui le Scardon de Thuison.

Le Novion de Thuison, oui, c’est le vrai nom, mais est-il si réel ?

Le pinceau s’anime au nom de Scardon. Il croit… même, il en est certain… Près de 70 ans plus tard…au cours d’une promenade, ailleurs, si loin et pourtant…un matin peut-être, il av u, il a longé et plongé son âme dans un souvenir bleu.

Mais l’eau ne porte aucun nom. L’eau ne s’appelle pas. Elle suit son cours. Accueille et désaltère. Ne connaît pas. Le nom ce n’est pas l’eau du ruisseau ce n’est pas l’homme qui la baptise mais chaque homme porte en lui le nom de son propre ruisseau.

Et parfois sa fille avec lui.

Marion Bonneau

Mai 2012

Texte à l’occasion de l’exposition Manessier au Centre Culturel de Rencontre de Saint Riquier et plus précisément à partir du tableau « Le Scardon à Thuison »