Esquisse

(…)Tout de suite elle la reconnaît. La mélodie du parc. Là. Maintenant. Au milieu de la pente raide qu’elle remonte. Ce fredonnement est bien réel, si proche… et déjà ça s’éloigne. Isabelle se retourne. La femme en bleu vient de la dépasser. Cet air dans sa tête… cet air de rien qui l’accapare, cet air est à elle qui déjà file. Une inconnue qu’elle croise presque tous les jours. Elle ne sait pas depuis combien de temps elle la voit passer, toujours poussant son landau. Après les vacances d’été sans doute. A l’heure où elle sort de cours, elle la remarque dans son long manteau bleu qui descend vers le parc. Parfois la femme sourit au bébé invisible protégé par sa capote, parfois elle regarde très loin devant elle. C’est vrai qu’il lui arrive de chantonner. Maintenant qu’Isabelle y pense… Jamais elle ne semble regarder autour d’elle, jamais elle ne voit Isabelle. Une ou deux fois, celle-ci est descendue du trottoir pour la laisser passer. La femme n’a pas semblé le remarquer. La couleur de son manteau est en harmonie avec la couleur de ses yeux, bleu marine. Elle le porte toujours ouvert, ses pans amples se soulèvent au rythme de sa marche lente et régulière qui tranche avec la précipitation des pas alentours. Visage fin, longs cheveux noirs qui dégoulinent sur les épaules, légèrement ondulés, un cou de cygne. Isabelle n’en a pas vu beaucoup plus. Jusqu’à aujourd’hui cette femme « chantonnante » était une passante comme une autre. Elle se fondait dans son décor comme les vitrines des magasins, les arbres plantés dans le macadam, comme d’autres visages croisés souvent. Elle était comme cette musique : entrée dans sa tête sans qu’elle s’en aperçoive. Un sentiment joyeux saisit Isabelle. Elle trouve ça bête quand elle y pense(…)

Marion Bonneau

février 2012