Surgeons

Inspiré du Clos du Moulin et créé en août 2015 pour répondre à la commande du Pays des Trois Vallées dans le cadre de « C’est tout un art » et Invitation d’Artistes.

samedi

A écumer les canapés des uns, les chambres d’amis des autres, cela devait m’arriver.

A trop bien prendre soin de ma colère, à m’écouter geindre sur cette sinistre rupture, même les plus coriaces m’ont tourné le dos.

Il paraît que je suis devenue imbuvable. Rapport à mon agressivité. Je n’ai jamais été très sympathique. Mais avant je savais encore me tenir. Maintenant…

Et ma force d’inertie me fait échouer ici. A Vron.

 

Plus que Cléa et Jean pour accepter de m’accueillir. On ne s’est pas vu depuis longtemps, ceci explique cela.

 

Quelle idée, ils ont eu de venir s’enterrer en pleine campagne! Je comprends mieux pourquoi Cléa semblait si contente de me voir. Je l’ai quand même prévenue de ne pas compter sur moi pour leur apporter un tant soit peu de gaieté… rien qu’à prononcer ce mot, j’ai un haut le cœur.

Contrairement à mes attentes, je les retrouve épanouis, presque beaux. Leurs deux enfants ont bien grandi, leurs joues sont roses. L’aîné après un baiser baveux me demande si Paul va me rejoindre. Tiens, il se souvient de Paul ! Cléa le pousse dans sa chambre en articulant un « chut » pas du tout discret. Je me retiens de persiffler et accepte soulagée le verre tendu par Jean. Je n’ai jamais aimé Jean et lui non plus d’ailleurs. On sait bien faire semblant, pour Cléa, depuis longtemps.

 

Je passe une soirée insipide, ce qui me fait le plus grand bien. Je les écoute vanter dans les moindres détails tous les avantages qu’ils trouvent à s’être installés à la campagne : son bon air, les voisins si serviables, l’impression d’être tout le temps en vacances et ce calme… la liste est d’un ennui mortel, ce qui est parfait pour déprimer en paix.

-          Demain je t’emmène en Baie de Somme, m’annonce Cléa, les enfants adorent la plage et c’est si vite fait en voiture.

Chercherait-on à me convaincre que je suis arrivée au paradis ? A moins que ce soit eux qu’ils cherchent à convaincre. Et Cléa de poursuivre : « J’irai te prendre à ton hôtel demain matin. »

-          Un hôtel ? Je ne dors pas chez vous ? fais-je anéantie.

-          On te connaît, tu aimes être à ton rythme, et ici avec les enfants…renchérit Jean. Adorable Jean !

Comme c’est eux qui payent, je n’insiste pas. Après tout, c’est vrai que les enfants et moi…

 

Vron. Petite localité paumée. A l’entrée, des panneaux indiquent qu’on peut aller cueillir des pommes soi-même, oh que c’est amusant ! Ça sent drôlement la brioche quand on arrive. J’ai le temps d’apprécier : Cléa devant conduit au pas. Pas un chat dans la rue principale. Quelques étoiles se disputent le ciel avec de gros nuages gris. On va se faire rincer si elle n’accélère pas.

Nous arrivons enfin. Entrée par un portail, dans une grande cour de ferme. Hôtel Trois Etoiles. Ils ne se sont pas foutus de moi. Je gare ma voiture, attends que Cléa ait fini son demi-tour. Par la fenêtre, elle me dit :

« C’est dommage, tu as raté la période du lin… les petites fleurs bleues tapissent la campagne, c’est un poème. »

J’ai raté tant de choses. Et curieusement ce ne sont pas les fleurs de lin qui me manquent le plus.

-          Tu es bien silencieuse, me dit Cléa en tendant sa main vers ma joue. Je m’écarte brusquement, impatiente. Je bredouille une excuse. Cléa n’a pas l’air de se formaliser.

Déjà elle planifie la journée de demain. Je parviens à peine à m’y intéresser. Des lustres que demain ne me dit plus rien.

Cléa ne connaît pas ce poids à en croire cette infatigable joie qu’elle affiche depuis mon arrivée. Ce n’est pourtant pas ici que je vais la retrouver la joie de vivre « qui ne prévient pas, qui arrive … ». Certainement pas au Clos du Moulin. Même pas vu de moulin.

Cléa précise avant de me quitter, comme si ça pouvait me consoler : « Tu vas quand même dormir dans une bergerie qui date du XVIème siècle. »

Le silence de ma vaste chambre est si profond qu’il m’empêche de dormir. Si un ou deux fantômes pouvaient me tenir compagnie, je serais soulagée. Rien ici ou ailleurs ne peut me soulager.

 

dimanche matin

J’ai curieusement bien dormi, les fantômes ont respecté ma nuit. La gérante vante leur grande courtoisie : on dit que le lieu serait hanté mais personne n’a jamais pu en attester. Son rire ponctue ses mots, léger et cristallin. Cette charmante dame promène sa bonne humeur d’une table à l’autre.

A travers la baie vitrée, je tente de deviner le paysage en partie dissimulé par des vagues de brumes.

Je les regarde se mouvoir, danser leur ronde humide, puis dévoiler progressivement le tableau simple et beau. Un jardin se révèle ; en son cœur, un grand arbre.

-          Vous regardez notre noyer ?

Je sursaute : la dame des lieux m’a rejointe à pas feutré.

-          C’est un noyer ? Je ne connais rien au nom des arbres, dis-je. Il est très beau.

On dirait que les deux troncs principaux se déploient à partir d’une souche allongée au sol,  enveloppée dans un fouillis de lierre. Le feuillage luxuriant donne envie de se réfugier sous son ombre et de suivre les jeux de lumière à travers les feuilles échevelées.

-          L’histoire de cet arbre n’est pas banale, lâche la gérante. C’est une légende bien sûr, temporise-t-elle aussitôt.

Je l’invite à me raconter.

 

dimanche soir

Fatiguée, j’ai abrégé le dîner. Ces enfants si toniques, cette bonne humeur permanente ont fini par me taper sur les nerfs. Repli stratégique à l’hôtel, que j’aborde maintenant comme un havre de paix. Nombre de mes perceptions semble se modifier aujourd’hui. Une sorte de doute s’est immiscé en moi et avec lui, mon regard sur le monde. Plusieurs fois cette histoire de noyer, je l’ai eu au bord des lèvres avec l’envie de la dévoiler à Clea mais j’ai manqué chaque occasion : les enfants la sollicitaient beaucoup et elle a pris son rôle de guide touristique très à cœur, me commentant tout dans le moindre détail. Jean n’est pas venu.

Il a voulu m’éviter. A moins que par délicatesse, il se soit effacé. Tiens, c’est vrai, Jean serait-il délicat ?

J’ai regardé la mer monter vers nous au grand galop et effacer le paysage en un instant. Spectacle immuable qui a tiré des larmes à Cléa. Exaspérée, j’ai failli me moquer et puis

j’y ai renoncé. Aurais-je été attendrie ? Un qualificatif chassé depuis longtemps de mon vocabulaire pourtant.

 

Fruits de mer sur le port, conversations ponctuées de long silence, quelques rires quand même puis retour, le bain des enfants et l’heure de se quitter avant de chercher quoi se dire… Je promets de revenir bientôt. Je retrouve avec joie le chemin du Clos du Moulin. Les vestiges du moulin sont camouflés par la végétation ; on les devine sur le vallon derrière la bergerie. Sans passer par la chambre, je rejoins le noyer et m’assieds à ses pieds.

 

Pendant la révolution française, on a choisi ses branches pour pendre les gens. Elles ont porté des corps se débattant au bout d’une corde. Les hurlements des condamnés, les craquements des nuques, les larmes de ceux qui restent, les rires de ceux qui croient que l’homme se libère à confisquer la vie, il a tout vu, tout entendu, tout supporté.

Combien de temps, combien de corps, personne n’a compté. On dit qu’ils furent nombreux et que l’arbre n’en pouvait plus de donner la mort sans cesse. Un soir d’orage, il est tombé, foudroyé. On a cru l’arbre mort. Et puis un jour, de la partie rompue, un surgeon a poussé. Il s’est nourri de la terre, a grandi. Aujourd’hui, il porte les fruits, la vie.

 

 

Je reste un long moment assise au pied de ce noyer ressuscité.

 

Demain je repars.

 

 

Marion Bonneau, 24 août 2015