Mémoire cloîtrée

Ce texte est inspiré des oeuvres de Sausen Mustafova qui m’a demandé d’écrire en écho à son installation au Carmel d’Abbeville présentée tout l’été 2016. Un livre objet a été également conçu pour l’occasion. Deuxième collaboration avec Sausen, qui me porte et m’inspire. Merci à elle pour sa confiance!

 

 

Le silence se tisse à petits points serrés. J’y accroche des morceaux de l’aube.

L’aube c’est féminin, ou bien ?

Elle danse le début et la fin, qui peut dire. Pas même elle, qui chaloupe et déstructure la nuit.

Le silence encore. Pour y déposer quoi ?

La rosée. Majuscule. Posée comme par magie, déforme les contours, exhale des parfums. L’aube c’est une senteur ou bien ?

Ta peau pour point de chute, par-delà les épaisseurs nocturnes. Je la hume tout bas, tout bas. Ton chemin de tendresse, c’est tout droit sous mes doigts. Au creux de ton épaule, je retiens un frisson. Ton prénom au bord de toi. Vol d’oiseaux blancs. Bientôt ton sourire sur moi. Premier réveil. Ce matin-là.

Rien encore. Rien ou presque. L’aube c’est une enfance ou bien ?

Un point minuscule me retient à la fenêtre longtemps après qu’il ait disparu au loin. Je le cherche déjà dans ma mémoire, par-delà les photos accrochées. Je tente de le dessiner, les lignes se brisent sous mes coups de crayons malhabiles, je manque la courbure de son dos, son sourire et l’odeur de tabac contre ma joue quand il revient de ce loin qui a pour nom « travail ». Un soir le petit point minuscule ne réapparaît pas. Plus de point qui grandit jusqu’à moi. Je le guette, je l’attends en vain. J’ai dix ans pour toujours.

Larme échappée du songe. L’a suit du bout de la langue. Tente d’y saisir le sel de ma peine, d’autres larmes s’y précipitent. La douleur d’hier refuserait le renouveau du jour, y engouffrerait son lancinant refrain.

Pas grand-chose ou si peu. Un voile léger devant les yeux. L’aube c’est une compagne ou bien ?

Elle sait venir à point nommé. A perdu quelque chose, en parlerait des heures ou bien du temps qu’il fait, de ce qu’elle fait pousser, des voisins, de son chat. Je l’écoute, ses soulèvements de rire me réjouissent et cette langueur joyeuse. Elle est le repos et la continuité. Elle est là.

Légère chaleur de l’air se pose sur mes joues. Je m’assois dans le presque jour. Le silence regrette le froissement des draps.

Je saurais décrypter ce très peu de chose, cet à peine tangible. L’aube c’est une passerelle, ou bien ?

Le petit est callé dans le grand fauteuil, le livre posé sur ses genoux. Première fois que je l’entends goûter les mots. Ils sont à point. Par la bouche, par les yeux, il vérifie leur présence, leur chant et leur sens. J’assiste à la lecture qui advient. Avec lui, je reviens à ce basculement du monde, naissance. Il m’a dit qu’il m’écrirait bientôt.

Dans le néant de la nuit, un oiseau égare un piaillement fragile. Aucun écho. L’aube c’est une musique ou bien ?

Par petits points impressionnistes un visage, un sourire, une ample chemise vide et des tas, des tas de mouchoirs s’envolent dans l’ondée. Mes yeux s’abîment à les compter. J’apprivoise le tableau apparu au lever. Je ne me laisse pas troubler par l’odeur du café que tu as préparé, ni par la promesse des croissants que tu es parti chercher. Tu m’as confié ton œuvre à contempler. Je savoure le face à face d’avant les mots, avant qu’il faille en dire quelque chose, avant que j’aie à t’en parler.

Tout cela qui glisse le long des jours, ma raison s’y perd. Tout cela qui me rend si seule ne peut être réel. L’aube, c’est une illusion ou bien ?

Si seulement « tu » me dis-tu. Alors « tu » se tait. Quand même, ce serait si simple si « tu ». Et « tu » se redresse à chaque « tu » prononcé comme bloqué contre un mur. Une immense frontière se dresse entre nous. Un « nous » que ton « tu » piétines, un « tu » qui m’isole. « Tu », t’énerves-tu. « Tu » ne sait plus que pleurer. « Tu » se noie, « tu » s’efface, incapable de prononcer « je ».

La robe d’aube est si fine que la lumière s’en veut d’y jouer un trop grand rôle. L’aube c’est une métamorphose ou bien ?

J’ai toujours cru qu’il était impossible d’ouvrir cette fenêtre. Un point c’est tout. La peinture en séchant a bloqué la poignée et la tige d’ouverture. Tout cela est figé. Ce serait pire de l’ouvrir : la peinture s’écaillerait, il faudrait tout recommencer et la fenêtre peut-être ne se fermerait plus. « C’est comme ça ». Je n’y peux rien changer. Il faut savoir s’en contenter. Il n’y a plus qu’à oublier qu’une fenêtre s’ouvre. J’y arrive en partie, je crois avoir réussi. Mais un jour, j’y reviens, sans trop savoir pourquoi. Je me munis d’un tournevis et je commence à gratter. La peinture ne cède pas tout de suite, je dois m’y reprendre à plusieurs fois, je m’étonne de m’y reprendre, moi qui déteste le bricolage, les raclements et les outils. La peinture cède, éclate, j’égratigne les vantaux, mais la poignée résiste encore. Je m’attaque à plus haut, je glisse la pointe sous la tige, un peu plus bas maintenant. Je fais plein de saletés, toute la peinture est à recommencer mais la poignée finit par céder. J’ouvre la fenêtre en grand.

Une respiration ample et les yeux s’habituent à la clarté diaphane qui s’élève en douceur, qui répare absolument tout. Les lignes se dessinent, les ombres cèdent un peu de place. L’aube c’est un demain ou bien ?

Elle n’a pas pu partir sans lui. Elle lui a dit de s’assoir à l’arrière de son scooter. Il a mis le casque qu’elle lui a tendu. Cacher le visage pour passer sans être vu. Un pari. Elle l’a gagné. La frontière a été franchie au point du jour. Elle n’a pas pu revenir sans lui. Pas de peur, pas de doute. Elle est sûre qu’elle a fait ce qu’il fallait faire. Elle a aidé cet homme à reprendre le cours de sa vie, à mettre plus de temps et d’espace entre l’horreur et lui. Il ne pouvait pas rester dans ce camp de l’oubli, de la honte à attendre un hypothétique lendemain. Elle n’a pas pu partir sans lui. Elle s’entend reprocher son inconscience, on lui jette les lois et les peurs au visage. Elle évite de rappeler les combats partagés pour plus de liberté, et les beaux discours, et les engagements. Elle n’insiste pas. Elle n’a pas pu faire autrement.

Un soupçon d’impatience, un raie de lumière, une seconde d’inattention, le corps se cabre, chasse la torpeur, l’aube me fait de l’œil, il va falloir bouger. L’aube c’est une ressource ou bien ?

Faire le point. Peut-être que ce lieu fermé, elle l’a d’abord envisagé sous cet angle là. Elle y est venue pour se retaper, rassembler ses « je » éparpillés, ses questions, ses peines, ses rencontres dévastées. Un répit, s’est-elle dit, un répit pour mieux redémarrer. On se prend souvent pour des véhicules à réviser. Mais le lieu en a autrement décidé. Un jour elle s’est réveillée avec cette pensée : « c’est ici que je suis. Je ne pourrais pas être ailleurs. Ici. Mes poumons s’y dilatent avec bonheur, mon cœur y trouve son meilleur tempo et je suis sur le bon chemin dans cette immobilité tranquille. » Le point de chute s’est transformé en point de repère. Ou peut-être a-t-elle cru que la porte s’était définitivement fermée.

La lumière s’impose, l’oiseau libère son chant, je m’étire et délivre mes pensées des fantômes et des fées. La journée vient, trois petits points.

 

Marion Bonneau, le 22 mai 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

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