Marée haute, marée basse

Texte écrit pour « C’est tout un art », commande du Syndicat Mixte Baie de Somme Trois Vallées

inspiré de la Chapelle du Hourdel (Cayeux sur Mer)

Marée haute

Marée haute, début de soirée. Le type vient de le répéter à la radio « températures haut-dessus des normales saisonnières » Jean l’aurait parié. Il a du s’arrêter sur une aire de repos pour retirer son « tricot de peau ». Personne ne dit plus ce mot sauf Jean.

Il est conservateur Jean, conservateur de toutes sortes de vieilleries : habitudes, pensées renfermées en tout genre. Fatigue ténue à propos de tout ce qui pourrait le sortir de sa confortable solitude où « une place pour chaque chose et chaque chose à sa place » comme disait son grand-père.

Jean s’offre quelques jours de repos après une dure année de labeur – Jean est maçon- à s’écorcher le dos, les mains bouffées par le béton et aussi les oreilles à entendre les salades des clients le plus souvent très impolis, indélicats, indiscrets et toute la panoplie. Les autres, il faut bien faire avec mais si cela ne dure qu’un instant, alors il est content.

C’est dans cet état d’esprit que cette année pour ses congés, Jean a opté pour la Picardie : c’est moins cher qu’ailleurs, c’est plat, peu fréquenté, et puis le temps dit-on est gris, Jean se fondra dans le paysage. Il a choisi le Hourdel, pour le nom qui sonne bien, et puis elle est au bout de la Baie, après il n’y a plus rien.

Il a réservé un petit gîte avec l’eau, l’électricité et la télé. Pour lui c’est bien assez. Il trouve du premier coup, docile au GPS qui l’a conduit sans jamais se tromper. Ces petites boîtes sont magiques si on sait les écouter. Il a de la chance, il a pu se garer juste en face sur le parking arboré du port. Quelques bateaux amarrés se balancent. Le propriétaire est à l’heure et peu causant, ce qui soulage Jean. Il parle quand même du temps exceptionnellement chaud. Jean dissimule son inquiétude sous son laborieux sourire : le soleil c’est chiant et ça attire les gens !

Après s’être installé, avoir tout rangé, bien classé, Jean s’accorde une première promenade avant le dîner. Sur le port, des passants s’attardent. Au bout de la rue, lorsqu’il tourne vers la pointe, la brise devient vent qui le pousse doucement. Une fraîcheur revigorante murmure à ses oreilles. Jean longe la plage de galets. Il croise des gens qui vont en sens inverse, tête décoiffée, baissée, entrée dans les épaules. Plus on approche du large, plus le vent se renforce. Il ne sait pas s’il a envie d’être à son tour chahuté par ce souffle taquin. Il s’arrête en haut du poulier, découvre la courbe de la Baie, sa profondeur cernée de forêt, puis de villages, observe les courants, et au loin le grand large, l’horizon.

Jean entend des pas précipités faire crisser les galets dans son dos. Un enfant le dépasse en courant, il doit avoir sept ou huit ans. Il tient d’une main un crayon et de l’autre un petit cahier qu’il lève très haut comme des ailes pour décoller. Sa course est incertaine, désordonnée. Jean se retourne. Il reçoit une immense gifle de vent. Les yeux plissés, il discerne plus haut encore sur la berge, un homme qui fait des signes à l’enfant en lui souriant. L’enfant crie. Jean se retourne juste à temps pour voir le cahier disparaître dans l’eau emporté par un tourbillon marron. L’enfant revient vers l’homme en courant. Quand il passe à la hauteur de Jean, celui-ci l’entend qui pleure en reniflant.

Il est l’heure de dîner, Jean a froid, Jean a faim. Il est content de savoir qu’un tupperware de salade tomate, œuf, jambon l’attend dans le frigo et il n’a pas oublié le pain, ni la confiture pour demain matin. Il passe devant le café où il ira s’assoir une fois ou deux pendant le séjour pour écrire trois cartes postales en disant qu’il est assis à une terrasse de café.

Il remonte par l’intérieur du hameau, fait le tour, ce n’est pas long : les maisons en rang serré, lui indique la direction. Il tourne à gauche, la rue de la Chapelle, c’est son nom. Mais de chapelle pas l’ombre. A moins que dans le jour qui tombe, il n’ait pas bien fait attention.

Marée basse

Le soleil est déjà là, mais Jean ne s’en formalise pas. Il a bien dormi, assommé par le vent marin. Il n’a pas regardé le téléfilm jusqu’à la fin. Il ne se souvient d’ailleurs plus bien de l’histoire, ni d’avoir éteint … Au réveil, il s’est tranquillement préparé, a trempé ses deux tartines beurrées dans son café, s’est lavé, rasé, habillé, a choisi un coupe-vent. Jean sort dans le petit matin.

Sur le port, les bateaux sont échoués sur le sable. La mer s’est retirée et découvre l’espace entièrement vidé. Jean approche de la plage. Aucune brise, il fait doux. La lumière sur l’étendue de sable est claire. On pourrait marcher à pied jusqu’à la côte du Marquenterre en face. Jean ne reconnaît rien. A scruter l’horizon vers le large, il discerne la mer faisant rouler ses vagues. Elle est si loin. Il la voit sans l’entendre. Devant lui les galets, puis le sable, des flaques abandonnées, son âme soudain fait un naufrage. Jean sent ses jambes se dérober, il a juste le temps de s’assoir, le temps de contempler. Les cailloux crissent sous son poids de trouble et d’inconfort. Il regarde ce monde du dessous révélé, il regarde sans comprendre, les champs de salicornes, les algues brillantes, boue et sable mêlés. Tout ce qui en lui d’habitude est bien ordonné semble d’un coup d’œil, plongé dans un chao, Jean ne trouve plus ses mots… ne trouve plus… mais… c’est … beau.

Et puis l’enfant revient. Le même que la veille. Un crayon d’une main, un nouveau cahier dans l’autre. Il ne court pas cette fois. Il s’assied en contrebas de Jean, ouvre son cahier et se met à scruter : « Je vais les dessiner. » dit-il. Jean ne sait pas si ses mots lui sont adressés. Pris d’une curiosité inédite, il assiste à la formation du dessin sur la page : dune, langue de sable et petits points agglutinés : « Ce sont les phoques, vous ne les voyez pas ? Les phoques, juste là-bas ». Jean ne voit rien du tout mais il le croit.

Quelques chiens passent en frôlant Jean. Une petite fille titubant sur le sol de cailloux glissant, s’arrête un instant pour regarder le dessin : « Ils sont beaux tes phoques », fait-elle à l’enfant puis elle reprend son chemin.

L’homme d’hier accompagné d’une femme est descendu vers le mince filet d’eau, trace dérisoire de la marée. Difficile de l’imaginer revenant comme hier. Difficile d’imaginer comment c’était hier.

Jean se lève doucement pour ne pas interrompre le travail de l’enfant. Sans mot dire, mais un sourire nouveau accroché à ses lèvres, il repart vers le hameau, croise des visages, d’autres sourires, répond aux regards, surprend des conversations, des mots épars. Jean se sent étrangement vivant.

La chapelle du Hourdel. Elle est là devant lui. Ne l’avait pas vue hier, l’avait pris pour un hangar, un atelier, rien. Sa façade trouée de fenêtres laisse voir l’intérieur : un modeste autel tout au fond, protégé par le regard d’une Vierge à l’enfant. Des bancs de bois sont alignés en deux rangs réguliers, séparés par un étroit passage menant à l’autel. Des filets de pêcheur habillent les murs clairs. Pas de chichi, pas de manie, un lieu simple et discret. Jean penche son visage pour mieux voir à travers le reflet des vitres.

Une femme s’affaire devant l’autel. Elle termine la composition d’un bouquet de fleurs jaunes, ses mains dansent autour du vase, corrigent, écartent, reviennent. Jean suit le ballet harmonieux. La femme se retourne vers lui, surprise, lui fait signe d’entrer.

Jean pousse la porte et entre.

 

Marion Bonneau

Le 29 juillet 2017